Un art conçu pour le dialogue
Tatoo, 2000
Les orgues de Manhattan, 2001
Vertige, 2001
Ruche, 2001
Transfert, 2000
report pastel et crayon gras sur toile
140 x 100 cm

QUELQUES TOILES PRÉSENTÉES EN 2002

Avec Philippe Grosclaude, le Musée des beaux-arts s’interroge sur notre présence au monde
« Voir mon travail ainsi présenté dans un musée, c’est, pour moi aussi, le découvrir d’une autre manière », se réjouit Philippe Grosclaude dont les œuvres sont accrochées depuis samedi au Musée des beaux-arts du Locle. Création récente du peintre (1997-2001), s’inscrivant non pas en rupture mais dans le prolongement d’un travail poursuivi depuis 30 ans, cette série de monotypes et de grands pastels sur toile trouve là, sur les murs de deux salles spacieuses, son premier lieu d’exposition.

L’être humain, une priorité
Telle, parfois, l’image qui, encore floue, s’imprime sur la pellicule photographique, ou telle l’image qui s’en efface, parfois plus affirmée, plus clairement délimitée, la figure humaine hante l’œuvre du peintre. Une figure souvent excentrée dans un environnement d’architectures rectilignes ou coûtées, cernée de formes arrondies, d’ondulations ou de mouchetures lumineuses… « L’être humain, c’est en effet ma préoccupation principale, éclaire l’artiste qui vit et travaille à Genève. L’humain dans la société et dans la vie, avec sa difficulté d’être, l’humain en proie à une certaine solitude, confronté à une parole bâillonnée. En bref, l’humain et ses problèmes fondamentaux, existentiels. »

Il arrive pourtant, démarche la plus récente, que le peintre vide sa toile de toute présence, pour évoquer, par exemple, la destruction des Twin Towers de New York. Ou pour explorer motifs – l’étoile en est un – formes et perspectives en tant qu’éléments picturaux, quand bien même le spectateur garde toute liberté d’y repérer des symboles, et de les interpréter. Mais ces toiles ne dérogent pas à l’intention profonde de l’artiste : exprimer quelque chose qui est de l’ordre de l’implosion ou de l’explosion. Une approche hâtive pourrait conclure ici au paradoxe : explosifs ou implosifs, le mouvement du trait, la transparence de la couleur – même dense, elle n’est jamais opaque – ne relèvent nullement d’un travail rapidement exécuté, d’une inspiration spontanément jetée sur la toile. « Je procède par application de couches successives, en me concentrant sur une seule toile à la fois. C’est un long et lent travail, très maîtrisé. Mais cette maîtrise est rendue possible par la rapidité de la technique que j’ai choisie : le pastel « sèche » plus vite que l’huile ou l’acrylique ».

Découverte progressive
Mais c’est aussi parce qu’elle est « une interrogation, un questionnement perpétuels« , que la démarche de Philippe Grosclaude requiert du temps. Le temps de faire, le temps de regarder. L’exigence se reporte sur le spectateur, invité à découvrir peu à peu ce qui ne se voit pas au premier abord. A l’image de ces deux visages qui se font face (« Transfert », 2000), la peinture de Philippe Grosclaude s’ouvre alors sur le dialogue. Un dialogue d’une étonnante richesse.

Dominique BOSSHARD,Un art conçu pour le dialogue, L’impartial 2002

 

Exposition : Musée des beaux-arts, Le Locle 2002

L’HOMME TRAVERSE, 1984
Cinq gravures avec un texte DEDALE DE  LA MORT de Georges Haldas
Impression : Atelier Raymond Meyer, Pully
Editions Galerie Anton Meyer, Genève
40 exemplaires + 6 épreuves d’artiste

Après vingt-cing ans de peinture, le Genevois Philippe Grosclaude séjourne aux rives indécises d’un art de la protestation et de la souffrance. Sur un texte de Georges Haldas  «Dédale de la mort». il a signé cinq gravures groupées sous le titre de  «L’homme traversé».

Repères et certitudes s’y brouillent autour d’un être indéfini soumis aux maléfices de « l’état de mal » où l’oreille grandit et se sépare, la bouche est crachée d’elle-même, le regard transpercé d’un rayon puissant qui l’annihile. Déplacements et tremblements passent par des noirs profonds ou résillés et des blancs taches, rayés, criblés par des luttes de courbes à l’instar des lames de janissaires.

Béatrice Berset – « La Liberté » – 5 juin 1989

DEDALE DE LA MORT – Georges HALDAS

On avait décidé que, pour une fois, chez M., je dormirais dans la grande chambre au rez-de-chaussée. Si accueillante, pacifique et discrètement chaleureuse. Pour me remettre de plusieurs semaines de travail à haute tension et de fatigue nerveuse. Mais au lieu du repos escompté, ce soir-là, dès les premières minutes, et sans raison apparente, je fus pris, sur le lit-canapé, pourtant confortable, d’un curieux malaise. Inhabituel. Avec une impossibilité, plus inhabituelle encore, de trouver le sommeil. Et même de lire, comme il m’arrive d’ordinaire en pareil cas. Non seulement de la difficulté à me concentrer, mais une nervosité tout à fait mal venue. Inexplicable elle aussi. Accompagnée d’une inquiétude, vague d’abord, mais qui bientôt fit place à l’angoisse ; et celle-ci même, au bout de peu de temps, à de la peur. Peur sourde, irraisonnée. Dont je voulus me moquer, à mes propres yeux, pour la conjurer. Mais qui, bizarrement, n’en prenait par là-même que plus de force. Et qu’il me semble, depuis mes lointaines années d’enfance, n’avoir plus éprouvée. Au point que les objets les plus familiers de cette chambre, qui me plaisent, et même me sont chers – que des fois, loin de cette maison, j’y pense avec affection, avec tendresse, comme à de vieux amis : la lampe à pied dans son coin ; les candélabres ; les rideaux jaunes ; le lutrin de bois – ces objets, tout à coup, m’apparurent inquiétants. Pire : comme chargés d’une hostilité magique. Je veux dire : porteuse de mauvais sort. Faisant peser sur l’ensemble de la pièce une menace diffuse, d’autant plus désagréable, et irritante, qu’il ne m’était pas possible, encore une fois, d’en déceler l’origine, ni d’en déterminer exactement la nature. C’était, par exemple, comme si, des candélabres posés sur le piano, deux serpents allaient sortir, et, sans autre, se diriger vers moi. Comme si, également, la belle affiche de San Giminiano, au mur, avec ses tours rivales, était sur le point de se déchirer pour laisser apparaître, dans une anfractuosité de la paroi, la face d’un cadavre à demi-décomposé. Et ainsi de suite. Bref, toute la pièce était comme habitée par une présence maléfique. Qui faisait que même Patka, la chienne, qui d’ordinaire repose à mes pieds dans la plus grande confiance et un total abandon, s’était mise à s’agiter, à se lever, à tourner en rond dans la chambre. Allant vers la porte-fenêtre donnant sur la terrasse. Revenant. Cherchant, mais en vain, une place favorable sous le piano, près de la cheminée ou sous le poste TV. Et au passage, chaque fois, me léchant les mains, comme inquiète elle aussi et désireuse, on aurait dit, de me témoigner, en un moment difficile pour moi, son affection. Et sa fidélité. Puis se dirigeant de nouveau vers la cheminée, et grattant soudain le sol avec énergie. Ce qu’elle ne fait que rarement. Pas de doute, il se passait – il se préparait – quelque chose. J’essayai néanmoins, à plusieurs reprises, ayant renoncé à toute lecture, de m’endormir. Impossible. A un moment, même, j’éteignis la lampe, que sous le coup de l’angoisse et de ma peur naissante j’avais laissée allumée. Comme pour les conjurer ; et conjurer les manœuvres de l’éventuel ennemi dans la place. J’éteignis donc. Mais l’obscurité, loin de m’apporter le sommeil, ou, à défaut, un peu d’apaisement, ne fit qu’accentuer l’état de malaise qui m’avait gagné. Et la conscience d’une présence maligne. A travers la porte-fenêtre, à demi-ouverte, se détachant dans l’ombre opaque, il me semblait que les branches du pommier nain, sur la terrasse, remuaient avec force, bien que la nuit ne fût traversée par aucun souffle. Et c’était comme si ces branches sombres, se profilant sur un fond vaguement moins sombre, m’adressaient des signes cabalistiques, dont j’étais incapable cependant de capter le sens. Et le message. A un certain moment même, il me sembla qu’une fugitive clarté blanche, comme celle d’une lampe de poche, balayait par intermittence la terrasse. Des cambrioleurs ? Si seulement. Car de ceux-ci, franchement, je n’ai pas l’ombre d’une peur. Ce sont des hommes comme vous et moi. Je me levais néanmoins, par acquit de conscience, pour aller jeter un coup d’œil sur la terrasse. En avoir le cœur net. Bien entendu, rien. Une nuit, en effet, plus que calme. Aucun souffle. Etoiles brillantes dans un ciel de juin sans nuage. Les arbres familiers. Dont pas une branche, effectivement, ne remuait. Y compris celles du pommier nain. Je rentrai. Mais je n’avais pas repris ma position étendue sur le lit-canapé, que tout redevint sournoisement menaçant dans la chambre : le piano à queue ; les candélabres ; le tapis ; les rideaux. Et dans leur immobilité même, à présent, les feuillages des grands arbres. Qui, il y a quelques instants encore, m’avaient donné une rassurante impression de calme. Quant à la chienne, installée de guerre lasse à mes pieds, de nouveau, elle s’était endormie. Mais d’un sommeil traversé de soubresauts. Et en poussant, de temps à autre, des grognements, des gémissements même, auxquels succédaient des soupirs prolongés. Comme on dit, dans les histoires fantastiques, qu’en poussent les âmes errantes des défunts. Sur quoi, je venais un peu de m’assoupir, le menton sur la poitrine, quand la chose terrible se produisit. Je veux dire que, tout à coup, je suis secoué dans mon lit par une épouvantable explosion. Quelque chose comme un coup de canon à bout portant ou un éclat de tonnerre. Mais plus encore, dans la seconde même, la sensation foudroyante d’une balle de revolver, que quelqu’un, ayant pénétré dans la pièce par la porte-fenêtre entr’ouverte, avait tiré sur moi. Incroyable, soit dit en passant, le nombre de choses qui, sous le choc, et la conscience suraiguë d’avoir été traversé par le projectile, ont défilé dans ma tête. Et, une fois de plus, me font penser, pendant que j’écris après coup ces lignes, à quel point le fond de notre être, l’intime de l’intime en nous, échappe au temps (il ne s’agit pas là, on le voit, d’une réflexion, mais d’une expérience). En fait, et pour en revenir à l’explosion, pour tout dire aussi, j’avais davantage été fusillé par la surprise de la détonation que par la détonation elle-même. Si bien que je fus en proie, dans la seconde même, à la question lancinante, qui l’emportait, je me rappelle, sur l’épouvante : non pas tant qui avait bien pu tirer sur moi ? Mais pourquoi avait-on tiré ? Qu’avais-je fait en outre pour motiver cette agression ? Et je me rappelle encore que dans ce prodigieux instantané j’eus le loisir de passer en revue certains épisodes de ma vie, certains actes, certaines décisions, certaines pensées et réactions qui, pour n’être pas précisément glorieux, étaient loin, me semble-t-il, de mériter la mort. Quant à la conscience suraiguë que j’ai dite – aussi étrange que suraiguë – d’avoir été traversé par une balle, elle était faite, me semble-t-il, de deux éléments distincts à la fois et absurdes dans leur coexistence ; d’une part, en effet, j’avais le sentiment que la balle m’avait traversé de part en part dans la région du cœur ; et, de l’autre, que j’avais été fendu en deux, comme une bûche, par un magistral coup de hache ; et que j’étais en train de perdre en abondance mon sang. Mais cette hémorragie même prenait en l’occurrence une tournure tout à fait particulière. En ce sens que ce n’était pas physiquement que je sentais mon sang couler – pas de liquide, à proprement parler, tiède et gluant – mais bien psychiquement. Un sang, oui, psychique. C’était la vie elle-même qui me semblait s’échapper de moi avec douceur. Mais une douceur inexorable. Et particulièrement cruelle dans la mesure où, n’éprouvant en réalité aucune douleur, et ayant à faire à un phénomène pas du tout brutal, je me sentais néanmoins incapable d’endiguer cette perte progressive. Incapable de m’y opposer. De réagir. De sorte que c’était dans un état de paralysie totale que j’assistais à la mort lente qui était en train de m’envahir. Et que je la subissais. En cela résidait donc, et non, encore une fois, dans la violence du choc ou de la douleur, le paroxysme d’une angoisse confinant à la terreur. Tout animal, touché par la mort, se débat. J’aurais voulu me débattre. Je ne le pouvais pas. Une main de fer me tenait cloué, qui n’était pas celle de l’agresseur inconnu. Impossible, sous cette pression, d’esquisser le moindre geste. Pire encore. Je veux dire : plus même capable, face au danger, de ce mouvement psychique premier, élémentaire, qui, partant des entrailles, monte, à l’intérieur de notre corps, comme une vague porteuse, en guise d’écume, à son sommet, du cri. Un cri d’horreur qui, en même temps, est un appel. Non. Pas de vague, ici, pas d’écume, ni de cri. Cependant que la vie – le sang psychique – continuait de se retirer de moi. Comme une marée descendante. Cette sensation, dans laquelle grouillaient mille autres impressions, étant si intense, dans son horreur douce qu’à l’heure où je consigne la chose, elle m’habite encore ; et que j’en éprouve, dans son intégralité, l’épouvantable richesse et complexité. Un abîme sauvage. Impuissant donc à manifester quoi que ce soit, incapable du moindre mouvement, j’ai tenté, en désespoir de cause, pour faire monter en moi le cri et l’appel, de lever malgré tout les deux bras. Comme un malade, à bout, ou un suppliant. Peine perdue. Mes bras ne répondant plus à cette sollicitation ultime, je me sentis soudain, sur mon lit-canapé, réduit à un état, véritablement, d’homme-tronc. Duquel rien, absolument rien ne pouvait émaner. Pour empêcher la mort de me gagner. Plus exactement : la vie de s’en aller (ce qui ne revient pas tout à fait au même). Sans que je puisse, si j’ose dire, la suivre. En attendant, l’homme-tronc, que j’étais devenu, n’avait plus d’autre ressource, désormais, que de se demander où avait pu passer l’agresseur, que, dans l’obscurité, je ne voyais pas, mais dont j’imaginais qu’il s’était introduit dans le hall ; et que, de là, peut-être, il était monté dans les chambres où reposaient M., sa fille et leurs amis. Mais sans pouvoir, naturellement, vu ma situation et mon état, les avertir de cette présence, et prévenir ainsi d’éventuels méfaits. Mais je ne m’attardai pas, je me rappelle, à ces suppositions. Mobilisé que j’était par la question, peu réconfortante, de savoir combien de temps il faudrait encore au flux de la vie pour me quitter définitivement.

Or, c’est à ce moment précis de la plus basse dépression – le fond du trou et le commencement de l’abîme – que cette agonie entra, pour ainsi dire, dans une phase nouvelle. Où, renonçant même à lever les bras, je me mis, comme un spéléologue descendant dans les profondeurs, à la recherche de ma voix. Pour, au moins, parvenir à crier. Mais voici que, nouvelle horreur, ma voix elle-même était devenue inaccessible. A la limite, existait-elle encore ? J’essayai pourtant, rassemblant toutes les puissances intimes de mon corps, d’aller à sa rencontre. Mais elle était comme retranchée. Derrière une épaisse paroi rocheuse. Et frappée elle aussi, je le sentais, de paralysie. Morte ? Peut-être. Mais prête, en même temps, me semblait-il, à ressusciter. Comme Lazare. Toujours est-il que dans cette catastrophe – mais comment rendre par des mots successifs, comme je le fais en ce moment, la fulgurance de ce qui m’arrivait en une fraction de seconde, muée en éternité – elle restait, ma voix, en dépit de son état cataleptique, mon unique recours. Encore que j’eus l’impression, durant quelques instants, que ce recours lui-même m’était ôté. Et c’était, je me rappelle, comme si m’était ôtée la moelle de mes os. Cela dit, malgré la balle qui m’avait traversé, et le flux de la vie qui se retirait de moi, j’avais la curieuse sensation, mourant, de n’être pas mort – puisque j’avais pleine conscience de ce qui m’arrivait – mais, en même temps, de n’être plus vivant tout à fait. Bref, et à l’instar de ma voix, quelque chose comme un vivant emmuré dans un cachot. Qui était celui même de la mort. Et où la mort, me tenant à sa merci, allait m’achever. Mais chose plus étrange encore, et complexe, à un moment donné, dans ma lutte désespérée pour retrouver ma voix, et ne pas succomber à la paralysie générale, je cessai soudain d’être angoissé. Plus de peur, ni d’épouvante. Tous mes efforts désormais étaient concentrés sur un point : me libérer de ma prison en retrouvant la voix. Malgré la non-réponse de celle-ci. Et la retrouver, non plus donc en m’efforçant de crier, mais en mimant, en quelque sorte, intérieurement l’acte de crier. Me comprendra-t-on si je dis, pour reprendre l’image du spéléologue : en me glissant dans un goulet de silence vers le lieu même où le cri me paraissait possible. En d’autres termes, dans la grotte où la voix était tapie. Non perdue, encore une fois, mais empêchée. Anesthésiée. Et qu’il me fallait donc, à tout prix, réveiller. Réanimer. Energie assoupie qui n’était plus en possession de sa faculté sonore. Mais la détenait en puissance. Et c’est à cette puissance virtuelle que, de tout mon être affaibli, je m’adressais. Avec, soudain, miracle, un semblant de résultat. Une aube, si j’ose dire, de voix. Pas encore un son déclaré. Un vague murmure. Un prélude. Correspondant, me semblait-il, à un léger dégel. Un déblocage intime, mais réel, de la situation. Qui, du coup, décupla mes forces. Ce dont je profitai, naturellement, pour tirer le maximum de cet avantage inattendu. A savoir, passer de ce murmure, encore étouffé, à une émission incertaine, sans doute, rauque, confuse, mais continue déjà. Et qui me faisait sentir, avec une joie qui n’osait pas se déclarer, que peu à peu je regagnais du terrain. Le son devenant de seconde en seconde, en effet, plus consistant, plus mûr. Comme on le dit d’une toux. Bref, je rentrais, comme par paliers, en possession de ma voix. Mieux, je me rendais compte, en même temps que ma voix retrouvait ses pouvoirs, sa nature de voix, sa capacité sonore et celle donc de transmission, que, me reprenant moi-même, je retrouvais mes assises. Voix et vie, en l’occurrence, se prêtant appui, ne faisaient plus qu’un. Et cela est si vrai que je sentis avec un bonheur indicible que j’étais en mesure désormais de me faire entendre, ne fût-ce que faiblement ; et que j’eus la certitude, soudain, que j’allais même pouvoir bientôt crier, autrement dit appeler. Et par conséquent me mettre en relation avec l’au-delà de mon ghetto, de mon immobilité sinistre, de mon tombeau. Toutes les énergies, en moi, étant en train d’évoluer dans ce sens, je m’aperçus avec non moins de joie que mes bras, également, cessant d’être de plomb, allaient bientôt pouvoir eux aussi m’obéir, se lever et, se levant, accompagner de leur lente libération une voix en passe de retrouver tous ses moyens. Et grâce à laquelle j’allais sous peu – tout cela se passant, je le répète, dans un millième de seconde – avec toutes mes forces retrouvées appeler à l’aide, alerter la maisonnée. Pour démasquer l’agresseur et, si possible, le prendre en chasse. Et c’est bien, effectivement, ce qui se produisit. J’eus conscience, quelques secondes plus tard – l’illusion de quelques secondes plus tard – de crier avec la plénitude d’une voix remontée des abîmes, fortifiée par cette remontée, et liée de nouveau à ma vie miraculeusement retrouvée. En même temps qu’à l’aide de mes bras, libérés désormais, je m’aidais à me dégager de la masse épaisse des ténèbres où j’avais été jusque-là englué, asphyxié, comme dans une nappe de goudron. Mais au moment même où j’atteignais le sommet de mon cri libérateur, correspondant à la libération définitive de tout mon être, je m’éveillai. Moins étonné, à vrai dire, de me retrouver à l’état de veille, après cette plongée, et cette station, dans les couloirs de la mort, que de constater que personne, à l’étage supérieur de la maison, n’avait bougé. Comment M., sa fille, et leurs amis, avaient-ils pu ne pas entendre la terrible déflagration ? Non plus que, par la suite, mon cri porteur de vie. Certes, j’avais rêvé. Mais ce que je venais de vivre, à travers ce rêve, était réel. Aussi réel que le silence de la maison endormie, à cette heure, la tranquillité innocente dans laquelle baignaient, à présent, les objets familiers de la pièce, et qui, du coup, avaient cessé d’être menaçants. Certes, il n’y avait eu ni détonation, ni balle, ni agresseur. Mais la péripétie, au cours de ce cauchemar, avait été vécue, encore une fois, avec un tel degré de réalité, qu’il se confondait avec celui propre à l’état de veille. Ce degré de réalité faisant le pont, si je puis dire, entre rêve et vie éveillée.

A ce propos, et pour terminer, quelques brèves considérations. Il y a donc une réalité sous-jacente commune au rêve et à l’état de veille. Dont le signe indiscutable est le vécu. Bien qu’il n’y ait eu ni agresseur, ni balle, ni détonation dans la chambre, j’ai indiscutablement vécu, en effet, et la détonation, et le déchirement de la balle, la paralysie consécutive à la blessure, la perte lente du sang psychique ; non moins que les efforts répétés pour retrouver la voix et, par la voix, le cri. Que ce vécu l’ait été en rêve, peu importe. Il est pour moi réel. De cette réalité qui transcende le temps et l’espace, et échappe, en même temps, aux catégories usuelles : rêve et vie éveillée. Qui n’en sont, en fin de compte, que les deux faces. La preuve irréfutable, ici, que mon cauchemar touchait à cette réalité première, antécédente au rêve et à l’état de veille, est que mon corps a été altéré, en l’occurrence, par la péripétie. Je veux dire – et ici entre en jeu la part de bouffonnerie inhérente à toute expérience vitale – qu’au moment où je voulus, après mon réveil, me rendre dans le jardin pour, je m’excuse, lâcher un petit fil derrière le pommier nain que j’aime, en son fouillis de branches presque fraternel, je ne pus, à mon grand étonnement, tôt mué en angoisse (de nouveau), émettre la moindre goutte. Comme sous l’effet encore de la paralysie qui m’avait étreint durant le cauchemar et l’état de pétrification auquel j’avais été soumis. « Ca y est, me dis-je dans un éclair, et en me sentant pétrifié toujours, la prostate ». Dont mon rêve n’aurait été alors qu’une vulgaire annonce ? Comme réalité, on ne pouvait faire mieux ! Et de gamberger, à partir de là, dans tous les sens qu’on imagine. A tort d’ailleurs. Puisque, deux heures plus tard, tout était, si j’ose dire, rentré dans l’ordre. Mais je m’arrête. La question que je lègue, ici, à chacun, et à laquelle, bien entendu, je suis incapable moi-même de répondre, étant : pourquoi ce cauchemar ? Pour me révéler peut-être, expérience à l’appui, l’existence de cette réalité ultime en laquelle s’enracinent le rêve et l’état de veille. D’où l’interdépendance de ces derniers. Bref, mon cauchemar aurait eu, en ce sens, une fonction. Éclairante quant à l’essence de notre condition. Comment regretter dès lors, en dépit de moments terribles, qu’il se soit produit ? Si je donnais dans l’exaltation, je dirais : « Je bénis les instances supérieures de la vie qui me l’ont envoyé. L’ont suscité en moi ». Mais comme l’exaltation n’est pas mon fort, je ne les bénis pas. Simplement, je les en remercie.

Georges Haldas

Peinture acryl dès 1972
acryl sur toile

Les plans vibrants sont devenus des surfaces planes uniformément colorées, le geste glissant du hasard s’est transformé en cerne ou pointillé volontaire, les hésitantes modulations colorées ont cédé la place à une construction lumineuse où chaque chose a sa place ; l’espace devient présence dynamique et mystérieuse. […]

Cette lumière mystérieuse qu’il porte, il la sécrète dans ses rapports de couleurs et de valeurs longuement travaillés par transparence ; planes dans leur définition, ses surfaces creusent un espace profond par leurs contrastes. Qu’ils soient formes géométriques ou symboles humains, ses plans vibrent dans leurs rapprochements de l’angoisse qu’il y a à chercher à les situer dans une autre réalité où les couleurs du verbe deviendraient celles de la conscience.

Par sa démarche, Grosclaude s’apparente aux intimistes, à ceux qui assument les mystères de leur être avant d’en rechercher les effets dans la nature, mais aussi aux constructivistes par sa rigueur plastique. Il allie la fermeté spirituelle des dessins ou gravures de Gleizes au réalisme pictural de Léger. Ce qu’il dit vient directement de son âme, mais il l’écrit avec des moyens simples, directs, volontaires qui rejoignent la vérité de ce qu’ils servent par l’objectivité de leur présence. Le style de Grosclaude, c’est cette manière d’affirmer le réel jusqu’à l’effacement, d’opposer les surfaces les plus arides dans un espace d’une grande cohérence, de contraster les volumes et les surfaces dans un équilibre tendu et vivant, de mêler la transparence de l’air à l’épaisseur de la chair, de définir sans interdire la communication et l’échange.

Le courage qu’il fallut au peintre pour assumer ses contradictions donne à cette peinture les couleurs d’une vérité qui ne peut laisser insensible sur le plan de l’expression, ni celui de sa formulation.

Grosclaude – Peintures – Gouaches, Jean-Luc Daval – Galerie Anton Meier, Genève, exposition 1er – 14 novembre 1973

Les grands formats, 1983-1998
Vert Perou
Rouge, 1997
KLEEptomane, 1996
Pastel, crayon gras et fusain sur toile
200 x 150 cm

« J’aime beaucoup les grands formats.
J’aime les formats qui sont à hauteur d’Homme.

Un format où l’on peut entrer dans la toile, qui permet un geste ample, de la largeur du bras, qui donne la liberté du trait.
C’est un peu comme une lutte. Mais c’est intéressant aussi de pouvoir le maîtriser.

Il me semble que le format qui est à hauteur de l’homme, c’est celui qui donne le plus de conséquences vis-à-vis de soi et de ses intentions picturales.»

P. G.

Eloge de la lenteur
pastels 2002-2002
Pastel, crayon gras et fusain sur toile
140 x 100 cm

« J’avais besoin d’une technique rapide parce que je travaille lentement. » Paradoxal, Philippe Grosclaude ne l’est pas seulement dans son œuvre, qui met en scène les élans les plus contradictoires (apparition/disparition, violence/douceur, précipitation/retenue), mais dans sa manière de peindre, puisque l’artiste genevois a depuis longtemps renoncé aux pinceaux et aux tubes de couleurs.

Son outil de prédilection, c’est le pastel, que l’on associe à tort à des couleurs insipides, roses pâles ou bleus délavés. Grosclaude s’en empare avec la vigueur expressionniste d’un artiste pour qui le geste pictural est indissociable de la réflexion: couche après couche, il fait surgir de ses toiles aux formats imposants des univers incertains, architectures aléatoires, concrétions abstraites ou transparences suggestives. Extraordinairement lumineuse et dense, la matière vibre à travers l’accumulation de ces strates colorées. «La lumière doit jaillir par-derrière, chaque couche révélant la précédente», explique le peintre pour qui cette manière de travailler, calme et obstinée, tient à la fois de l’artisanat et de la méditation.
[…] Par son regard profondément humaniste, qui refuse le désengagement de l’abstraction tout autant que la désignation figurative, il dérange bien plus subtilement qu’il n’y paraît.

Eric Steiner, ELOGE DE LA LENTEUR, paru dans La Liberté et Le Courrier 2002
A l’occasion de l’exposition au Musée des beaux-art, Le Locle

Réconciliation impossible, 1990
Mémoire II, 1989
L’ange, 1990
pastel, fusain et crayon gras sur toile
200 x 150 cm

Ses peintures nous déposent aux antipodes de l’harmonie. Elles ouvrent sur un tourbillon de formes en lutte qui s’enroulent et s’entre-dévorent tandis que se multiplient chocs et fractures. Toutefois, et plus peut-être que ses œuvres en révolte, c’est l’attitude du peintre lui-même qui étonne: une étrange maîtrise lui permet en effet de dompter son propre bouillonnement pour le fixer au fil des ans dans une longue modulation sans écart ni rupture. Au point qu’entre deux expositions son évolution pourtant réelle peut échapper à un regard trop hâtif.

Il y a quelques années, on pouvait imaginer l’artiste canalisant, voire neutralisant ses tiraillements et ses angoisses dans le plaisir de la couleur. C’était faire fausse route. Chez Philippe Grosclaude, toute réconciliation semble impossible

Mireille DESCOMBES, Réconciliation impossible (extrait), l’Hebdo, 1990

Entre la couleur et le dessin, le figuratif et l’abstrait, année
Sans titre, 1980 / Sans titre, 1980
Opale, 1978 / Figures autres, 1976
Sans titre, 1982
pastel, crayon gras, mine de plomb sur papier

La première impression qui se dégage au contact de ces œuvres est celle d’une valeur-travail ici constamment mise en jeu. Dès lors, chaque tableau est comme un défi relevé. Grosclaude me dit que tout est parti pour lui d’une révolte.
C’est bien ça : révolte contre le travail, mais par le travail, par un autre travail, acharné, désespérant, et pourtant d’autant plus porteur d’espoir – et porté par cet espoir. La peinture-travail de Philippe Grosclaude est un corps à corps avec son support, littéralement, comme l’attestent ses grands formats. Le corps, ici, prend si je puis dire le taureau de la matière par les cornes.[…]
Violence. Violence qui porte en soi le viol, par exemple de la perspective. Viol énorme, qui sort de la norme, par viol à l’envers. Car les tableaux de Grosclaude figurent l’envers de tout décor. D’où violence de corps à corps avec le là. Histoire d’y présentifier, hors représentation, l’ailleurs. Corps à corps car c’est dur, amener l’ailleurs là où le là donne le la.

Coup de boutoir où entendre la frappe, et pas à la porte, polie, mais dans la gueule de celui qui regarde. Frappe de combat, par les touches du peintre furieux sur le piano muet du tableau.
Car Grosclaude se bat, loin des idées et débats, Grosclaude se débat, se mêle de – ce qu’il regarde: peindre. […]
Dès lors, la peinture de Philippe Grosclaude peut choquer – elle est choc – le regard esthète.
Mais il ne faut pas se contenter de ce premier abord: il faut aborder, poser le pied, oser le pas sur cette terre nouvelle. Et consentir à l’inconnu, ne surtout pas essayer de le ramener à notre quotidien trop connu.[…]
Alors ouvrons l’œil, voyons ce regard que Grosclaude porte comme un fardeau que le tableau dépose, devant nous. Mais prenons garde: pas question qu’on s’y repose, ça bouge, ça n’arrête pas. Pas d’image ni d’idée fixes. Il y a bien longtemps – on croirait une éternité à voir ce qu’il fait maintenant – Grosclaude peignait le regard figé, fixé sur la toile immobile.

Aujourd’hui, son regard en est venu à se mouvoir, et partant nous émouvoir. Prescience d’un enjeu: ça et là des crânes surgissent, défiant l’abstraction, à coups d’abstrait. Mais en même temps, de larges mouvements passionnels, pulsionnels, tractions venues d’avant toute figuration comme une « parole d’avant les mots », d’amples gestes appuyés sapent en son fondement la figure, toute pensée simple du figuratif.

Une œuvre donc dans l’entre-deux perpétuel: entre l’organique et le destin, la couleur et le dessin, la guerre et la paix, le figuratif et l’abstrait. Ces tableaux, donc, ne reposent pas l’œil, ils composent entre deux écueils, qui s’opposent et s’accueillent. Ici, le peintre ne choisit pas, maintient fermement le cap d’un équilibre instable. Réussite qui se passerait de succès, l’œuvre de Grosclaude conjoint – elle est jonction – violemment peut-être mais avec quel bonheur, la couleur et la forme. D’où peut-être ce refus intelligent du titre, et presque de la signature, discrète, effacée, comme si par là l’auteur s’effaçait pour mieux donner à voir. Oui, pour Philippe Grosclaude, au commencement n’est pas le verbe, au commencement advient l’acte: le verbe s’y fait pastel, crayon, craie. Et l’acte n’exige de celui qui en est le témoin qu’un pacte de silence complice. Tout le reste n’est pas peinture…

Bernard Schlurick, catalogue d’exposition, Galerie Anton Meier, février-mars 1984

Pastels, 1984
Pastel, crayon gras et fusain sur papier
140 x 100 cm

Depuis vingt ans, Grosclaude oublie la mode. Comme tout vrai créateur, il s ‘exprime selon son propre mode. Il n’est ni vraiment abstrait ni pour autant figuratif. Simplement, il a bâti et continue à construire un territoire pictural qui n’appartient qu’à lui.

De l’Ecole des Beaux-Arts à son atelier de Carouge, Grosclaude qui ne veut traiter que de « 1 ‘homme dans sa condition », a toujours « peint contre ». Contre l ‘absurde, contre l’injustice, contre la solitude mais aussi contre lui-même. Pour avancer, il a dû s’adapter. Pour progresser, il a dû s ‘adopter. Ainsi, peu à peu, sa couleur, ses formes et leurs subtils rapports ont acquis la transparence et l’équilibre qui le satisfaisaient.

Interpellé par la tête qu’il place dans chacun de ses tableaux comme une manière de (fausse) vigie, le spectateur ne peut désormais plus ne plus voir que cet artiste hors norme vrille l’essentiel: la réalité mentale et spirituelle de la condition humaine et tous les prolongements et tous les ébranlements qui en découlent. Grosclaude essaie, à travers son lent travail, de retrouver nos images primaires, tropiques, indissolubles et peut-être insolubles .

Alain Penel, Philippe Grosclaude – Peinture 1984, Amical Ajuriguerra, Genève 1984, p. [1]