18 Déc Jacques MAIGNE – Le doux insoumis de Carouge, 2018
JACQUES MAIGNE
LE DOUX INSOUMIS DE CAROUGE
Le rituel est immuable. L’heure du réveil, le café percolé, le coup d’œil aux grands cèdres proches de la terrasse ornée d’azulejos, l’écoute attentive du bulletin d’info à la radio. Philippe Grosclaude amorce sa journée en douceur et légèreté, à la manière d’un chat qui balise jour après jour, faussement nonchalant, son territoire intime. Et quel territoire !
Au cœur de Carouge, la proche voisine de Genève fondée au XVIIe siècle par le roi de Piémont-Sardaigne, hier ouvrière et fêtarde, aujourd’hui bohême chic, l’atelier-maison est une saisissante thébaïde. Acquise au milieu des années quatre-vingt avec deux amis (l’un dessinateur, l’autre graphiste), la manufacture de tabac début XIXe siècle alors en ruines est aujourd’hui modèle de rénovation inspirée.
Sur trois niveaux, entre coursives décalées, passerelles métalliques, mezzanines de poche et cette immense salle au parquet de bois blond et mosaïque vitrée ouverte plein large, le royaume de Philippe Grosclaude, modelé au fil des ans à son image, est un paquebot flamboyant voué, on le devine, aux périples intérieurs et solitaires, ceux qui exigent silence et secret.

Il sourit, le maître des lieux, amusé par ma mine ébahie.
Je viens juste de franchir le seuil, c’est ma première visite, et je sais d’emblée que l’artiste si discret, modeste et altruiste que j’ai croisé à Nîmes, ma ville, cachait bien son jeu. Ce havre lumineux aux portes de Genève, où ses toiles de diverses époques semblent jaillir des murs blanchis, est une galerie sans égal. Un musée vibrant où lui, son peintre unique, déambule seul à la manière d’un démiurge anonyme. Loin des remous du monde et des circuits convenus de l’art contemporain.
Il sourit, s’excuse presque, admet à peine, du bout des lèvres, « oui, c’est un endroit où je me sens bien », glisse vite sur la genèse du chantier de réhabilitation, « il a fallu pas mal travailler et quelques années de camping », puis reprend avec soin le fil de sa cérémonie. Coup d’œil aux mails du jour, lecture rapide des journaux, premier disque de musique feutrée (Bach, vieux complice), mise en route du lave-vaisselle. Tout est en ordre. Tout est en place. Il est temps de se glisser dans l’autre peau, celle du peintre.
Métamorphose. Il y a deux minutes encore, il était un vieil homme un peu las, lutin fragile aux gestes ralentis par son récent accident vasculaire (aujourd’hui dompté), contraint à la solitude depuis la disparition en 2011 de Thérèse, née Houyoux, artiste raffinée, poétesse, compagne du premier jour et soleil de sa vie. Discret jusqu’à l’effacement. Modeste jusqu’à la transparence.
Il enfile maintenant sa salopette grise de garagiste, celle, légère, qu’il ressort aux beaux jours (la noire, plus épaisse, est son uniforme hivernal), et s’installe à sa table d’architecte. Méconnaissable. Gestes sûrs et rapides, visage à la fois fermé et comme rajeuni, Philippe Grosclaude vient de basculer dans le « travail », ailleurs insondable qui n’appartient qu’à lui. Comme chaque jour depuis plus d’un demi-siècle, à la manière d’un initié, le doux artiste qui se voudrait simple artisan scrupuleux s’évade du monde réel et, transfiguré, arpente inlassablement ses paysages intérieurs.
Pas question de mettre des mots sur les mystères ou les démons qui le hantent. Refus d’invoquer des théories plus ou moins savantes pour capter ce flot incessant, impérieux, toujours renouvelé. Il est charnellement, intensément, définitivement peintre et son « travail » est plus fort que sa vie. « Là, je rentre dans mes tableaux » dit-il d’une voix ferme.

Alors, il peint et quand il peint, seul, habité, opiniâtre, l’atelier-maison de la rue Vautier gomme d’un coup Carouge la Sarde, ses petits restos, Le Dix Vins ou le Lion d’Or, ses beaux marchés du mercredi et samedi entre temple et fontaine aux cygnes, le bar du Nord de son vieil ami Francis, Mecque, rue Ancienne, des mordus de whisky, et la bise elle-même s’évanouit dans le ciel laiteux. Philippe peint et le monde s’éteint. Assourdis, juste quelques échos d’un oratorio de Bach. Ou le crissement d’une mine sur la feuille de papier vélin. Sinon, le silence. Et lui seul au monde, seul dans son monde, toute énergie tendue vers cette quête obstinée, vitale, dont il sait, depuis le premier jour, qu’elle ne peut pas avoir de fin.
Ces derniers temps, il se consacre à une vaste série de monotypes, faciès d’hommes et de femmes comme saisis d’effroi sur des déclinaisons de bleus ou d’ocres, qui courent le long du mur, posés à même le sol. Ces estampes sur verre ou plexiglas à tirage unique, technique familière qu’il reprend de loin en loin, sont une parenthèse, une façon aussi de ménager son dos qui le fait souffrir depuis le printemps. Là, il peut travailler assis, bien calé dans son fauteuil, et laisser courir sa main vers cette foule de visages graves, parfois hurlants, aux traits souvent primitifs, frères de douleur et de couleur. « Le monotype, c’est une échappée libre » sourit-il.
Dès que son corps fluet lui fera signe, il se redressera face à une toile en grand, tendue contre le mur du fond, tout près du Happy Clown, le vieux flipper oublié là depuis des lustres, concentré sur son défi, prêt à en découdre. « Le grand format détermine le geste simple et fort aux dimensions de mes bras : j’aime travailler debout, pour la liberté du mouvement, et parce-que j’ai besoin de la vision verticale » dit-il.
Pendant des jours et des jours qu’il oubliera de compter, lui l’homme effacé et blanchi en qui voisins et commerçants proches ne voient qu’un retraité translucide, sera, dans sa bulle intime, bosseur acharné, tout entier au combat qui se profile et dont il ignore encore l’issue. A la manière d’un boxeur. Ou d’un torero. Et ce n’est pas un hasard si les élus du noble art ou les hommes en habit de lumière sont ses héros intimes.

Comme d’autres osent le ring ou le sable des arènes, lui se mesure crânement à sa toile et se livre à la peinture. Il proteste : « Eux, ils affrontent seuls et la foule et de vrais adversaires violents, parfois mortels. Rien à voir avec mon huis-clos sans danger ». Oui, sans doute, mais si on se rapproche des grandes toiles qui éclatent dans l’atelier, il y a peu à peu cette lumière intense, mystérieuse, comme libérée de l’intérieur par quelque métal en fusion, dont ces bleus rayonnants capables d’irradier tous ses paysages, tous ses personnages tombés d’un ciel déchiré.
La matière même de cette peinture, son incandescence, jusqu’où est-il allé se perdre pour la débusquer ? Au prix de quel interminable bras-de-fer contre ses doutes ou ses peurs ? Pourquoi, face aux œuvres, si différentes, si proches au fond, ce sentiment de totale étrangeté et de parfaite cohérence ? Les toiles bougent sous mes yeux, se confondent, dialoguent entre elles. Là, face à lui, je ne trouve plus les mots, étourdi par ce que je crois entrevoir, et il feint, vague sourire aux lèvres, de ne pas remarquer mon trouble. Il n’y a rien à comprendre. Rien à justifier. Il le ressasse. Il a juste cette concession : « Moi qui ne suis pas du tout aventurier, en peinture, c’est vrai, je risque tout ».
Pas question pour autant d’être relié, même pour rire, à Roger Menetrey, le « frappeur savoyard » qu’il a admiré et suivi jusqu’à son titre européen des poids welters décroché en 1971 à Genève. Et moins encore au « génial torero » José Tomas, capable de le faire courir demain jusqu’au fin fond de l’Andalousie et dont le triomphe nîmois de septembre 2012 restera un des grands moments de sa vie.
« Je ne me sens même pas vraiment artiste, insiste-t-il, j’ai juste besoin de m’exprimer et j’utilise la peinture comme d’autres écrivent leur journal intime ». Surtout ne pas se mettre en avant. Ou se prendre au sérieux. Il n’est sûr de rien, de lui moins encore, se sent depuis toujours en porte-à-faux, décalé, appréhende le verbe, tient le monde à distance, hormis ce cercle d’amis proches, souvent anciens, qu’il préserve avec un soin raffiné.
Seule la peinture pour dire, pour oser, pour vivre.

En fait, pas exactement la peinture. Ses armes à lui, repérées dans les années 90 grâce à Francis Bacon, son modèle, ce sont ces milliers de petits bâtons gras, référencés par familles de couleur et soigneusement rangés dans un vieux coffre à tiroirs. Trésor de guerre. Les pastels Rembrandt aux 238 nuances de Royal Talens, la célèbre firme hollandaise d’Apeldoorn, sont mieux que des outils, mieux qu’un simple support technique. Au fil des ans, les bâtonnets de 11 mm de diamètre et 72 mm de long, comparses familiers, ont prolongé sa main et révélé la langue qu’il espérait.
« Bacon me bouleverse, depuis toujours, dit-il, et quand j’ai appris qu’il rajoutait du pastel à ses peintures à l’huile pour donner de la force et de la violence à ses œuvres, j’ai tenté l’expérience ». Mais à sa manière à lui, bien peu orthodoxe. Il a définitivement remisé ses tubes d’huile et utilise le pastel comme seule peinture par couches successives fixées l’une après l’autre à la laque. « Je peux aller jusqu’à dix couches superposées et consacrer un mois entier à un seul tableau que je ne lâche jamais jusqu’à la fin » précise-t-il. Travail éreintant, interminable, définitivement à contre-courant.
Une fois l’œuvre aboutie, il s’enferme dans une cabine spécialement conçue et fixe le pastel par projection d’un vernis sans brillance, procédé mis au point par le musée des Beaux-Arts de Berne afin de sauver sa collection d’impressionnistes français. Vêtu d’une combinaison intégrale, visage masqué, Philippe Grosclaude, marathonien du pastel, parachève son œuvre en apprenti chimiste. Chaque fois épuisé mais convaincu d’avoir trouvé une fois pour toutes son moyen d’expression.
« Ces couches font monter les couleurs, en densité, en intensité, et la transparence naît de cette superposition : c’est bien cette lumière là que je recherche » confie-t-il, étonné d’être aussi prolixe sur ses « bidouillages ». C’est pourtant une clé précieuse. Le pastel, utilisé ici à l’envers de tous les codes, « en dépit du bon sens », devient de fait un moyen de sortir des normes, de rompre les usages.
Et il faut scruter patiemment les toiles de sa maison-atelier, les voir et les revoir encore, pour capter peu à peu tout l’éventail des jeux de lumière et de matière, les vagues fluides, laiteuses, bleutées, les stridences, les flux et reflux, les rayonnements cosmiques ou les architectures oniriques, vaisseaux géométriques qui dérivent au fil d’une aveuglante voie lactée et croisent des humains fantomatiques et solitaires perdus dans cet infini palpitant de lumières intérieures…

La journée a été riche et dense. Belle, donc. Ce soir, menu gourmand, préparé avec soin : farci de viande aux épices, poêlée de chanterelles du marché et quelques beaux fromages, dont un gruyère d’alpage à tomber. Gourmet accompli et fin cuisinier. C’est cohérent. Ces moments consacrés à la table, surtout lorsqu’il les partage avec ses amis proches, sont chaque fois une parenthèse heureuse. L’occasion aussi de déboucher une belle bouteille, telle cette Comtesse Eldegarde 2005, superbe Merlot de Nicolas Bonnet, un des leaders des coteaux genevois, vignoble renommé du canton.
Promis, on ne parlera plus de peinture avant demain. Enfin, pas seulement. Son parcours ? Il élude, vieux réflexe. Là encore, il faut prendre son temps, surtout ne rien brusquer. La pudeur, ici, est une forme d’élégance. Son enfance ? Trois fois rien. Issu d’une famille bourgeoise à laquelle il n’a jamais pu s’identifier. La seule chose qui reste, ce sont les liens très forts avec son grand-père paternel, Henri, et ses cours de dessin du samedi quand ses copains se retrouvent sur les terrains de foot.
Il déteste la rigidité de son éducation, veut quitter l’école et opte pour les Beaux-Arts, rompant par ce choix avec ce milieu. « J’étais révolté contre tout, y compris contre moi, et j’aurais pu être extrémiste, mais le dessin m’a sauvé » dit-il. Aux Beaux-Arts, il craque en troisième année, ulcéré par l’académisme de ses profs, mais y rencontre Thérèse, « cadeau de la vie », qui devient sa femme et la mère, en 1965, de Matthieu, leur fils unique.
Années de bohême et de vaches maigres, apprentissage rude de la vie de peintre où, dans son petit atelier glacial, il s’astreint d’emblée à une discipline de fer, « dans la solitude et l’interrogation ». À l’époque, il peint un peu à la manière des surréalistes, utilise des couleurs froides étrangement sensuelles, doute sans cesse mais trace son sillon jour après jour, sans jamais renoncer, poussé par des forces qu’il n’explique pas.
Trop humble et lucide pour se mettre en lumière ou poser des mots sur sa longue et exigeante quête intérieure, Philippe Grosclaude, doux insoumis qui n’a jamais renié ses choix ou dévié son cap, est plus que jamais peintre absolu. Au présent. Sans impatience, ferveur intacte, il attend la prochaine grande toile de lin et coton tendue contre le mur blanc. Son prochain combat. Son nouveau défi. Sa quête incessante et intime, la recherche sur l’insondable complexité de l’être.
« Ma chance, c’est Thérèse, sa poésie, son charisme, sa générosité contagieuse, son incroyable sérénité jusqu’à son dernier souffle ».
C’est elle, ici, qui lui laisse un dernier message, extrait de La Petite Moureuse, son bouleversant journal poétique publié à titre posthume. Elle qui murmure les mots de la fin :
« Le soleil haut dans le ciel… non. Il me faut le face-à-face, et l’éblouissement ! »…
Jacques Maigne, auteur
Nîmes, septembre 2018
Publié dans le catalogue Jacques Maigne, Géraldine Piguet-Reisser, Peinture en trois temps – catalogue d’exposition du centre d’art Le Boléro, Versoix, 2024.
à l’occasion de l’exposition – 28 septembre – 15 décembre 2024 2002